Antéros, le Génie Créateur Protecteur des Muses

 

Jacques Joseph MOREAU DE TOURS fut ‘un maitre incontesté et incontestable de la psychiatrie moderne’ selon le D Henri Ey, et le Pr. Henri Baruk de l’Académie de médecine, en créant la Société Moreau de Tours, le nomma père de la psychopharmacologie. MOREAU DE TOURS doit sa renommée à deux ouvrages, Du hachisch et de l’aliénation mentale publié en 1845 et La psychologie morbide publié en 1859.  

Au retour de son voyage au Moyen-Orient, il créa à Paris en 1841 avec le Dr. Aubert-Roche, médecin en chef de la Compagnie du Canal de Suez et directeur du service des maladies contagieuses, une Société Orientale parrainée par de nombreuses personnalités de renom du monde politique et littéraire. Doté d’une nature d’artiste, ‘Il aimait l’art sous toutes ses formes ; il recherchait la conversation des littérateurs et des artistes’ rapporte Antoine Ritti son premier biographe, il conduisit alors ses premières auto-expérimentations avec le hachisch, utilisé comme remède contre la peste durant la Campagne d’Égypte de Bonaparte,  à la recherche ‘d’une théorie de l’aliénation mentale basée sur l’analogie entre état de rêve et folie, et sur l’identité des folies naturelles et de la folie provoquée par le chanvre’. En 1845 il poursuivit ses recherches sur les sources du Génie créateur au Club de Haschischins à l’hôtel de Lauzun, où se retrouvait l’intelligentsia Romantique, dont Théophile Gautier qui décrivit ces soirées nommées fantasia en 1846 dans un article de La Revue des deux Mondes intitulé Le Club des Hachichins.  Et Baudelaire, qui en fit la critique dans Les Paradis artificiels, comparant les effets du vin et du haschich, ‘ le vin exalte la volonté, le hachisch l’annihile’.

‘Avec sa Psychologie morbide parue en 1859 Moreau de Tours allait frapper un nouveau coup et étonner ses contemporains. La proximité Génie/folie était un lieu commun depuis l’Antiquité mais nul n’avait eu le projet d’y faire entrer l’élément pathologique à ce point et en s’appuyant exclusivement sur la science moderne née au 19 siècle et que Moreau appelle la psychologie morbide… Nul surtout n’avait eu l’idée de rapprocher le génie de l’idiotie’, écrit le Dr. Luauté, auteur de la biographie Les Moreau de Tours. Ses théories provocatrices ‘le génie n’est qu’une névrose’… lui attira de nombreuses critiques… mais les études actuelles sur le concept de créativité chez les artistes, les écrivains, les scientifiques avec l’effet favorable reconnu des troubles de l’humeur (voire d’une maladie bipolaire) s’inscrivent dans la voie qu’il avait ouverte,’ conclut le Dr. Luauté. (Voir son article sur le site sous l’onglet Jacques Joseph Moreau de Tours)

La Maison des Veittii à Pompei, représentant au centre le Génie tutélaire de la famille sous les traits de l’Empereur Néron offrant des libations à deux Lares dansants, et le serpent Agathodémon le bon génie protecteur de la maison

La notion de Génie remonte à l’Antiquité, déjà connu des Grecs, le mot d’origine latine, genius, désignait pour les Romains la représentation individuelle d’une nature divine générale chez les personnes, les lieux et les objets, ou dans un mode abstrait, dans toutes entreprises humaines. ‘ Ainsi l’homme en suivant les demandes de son cœur vénérait quelque chose de plus élevé et de plus divin que sa propre individualité limitée. Et il apportait à ce ‘grand inconnu de lui-même’ des offrandes comme à un dieu, par là-même compensant par cette dévotion l’imparfaite connaissance de son origine divine. ’ explique Mary Ann Dwight dans Grecian and Roman Mythology en 1860. Le mot même dans son étymologie genium se réfère à la descendance ici divine, ainsi chaque personne à son génie, tel un ange gardien, qu’il faut veiller à ne pas offenser, les Lares et les Pénates étaient des divinités tutélaires protectrices respectivement des lieux et du foyer.   Saint Augustin s’appuiera sur cette tradition romaine dans La Cité de Dieu contre les païens au Ve siècle : ‘ Varro dit que le ‘génie’ est l’âme pensante de chaque homme …et que l’âme du monde elle-même est un ‘génie’ universel, et c’est ce qu’ils appellent Jupiter’

Cette présupposition de l’origine divine du génie se perpétua chez les humanistes de la Renaissance à travers l’émulation du classicisme gréco-romain, et de la prise de conscience de l’énigme de la relation de l’homme à la Nature et de sa place dans la Nature, alors même que le statut des artistes assumait une nouvelle transcendance dans leur individualité. Pourtant ils en restaient conscients, Michelangelo, et plus tard Rubens et Bernini disaient n’être    ‘qu’un instrument dans la Main de Dieu’. Déjà l’aspect sombre du Génie était reconnu comme tel dans le type mélancolique, tel défini par les Quatre humeurs chez les Anciens Grecs et les Arabes, et repris par Carl Jung. Ce sont les âmes des artistes et poètes nés sous le signe de Saturne, qu’ont exploré au Warburg Institute à Londres, Rudolf et Margot Wittkower dans leur volume pionnier de 1963, Born under Saturn. The Character and Conduct of Artists, et Erwin Panofsky en collaboration avec Raymond Klibansky et Fritz Saxl, Saturn and Melancholy: Studies in the History of Natural Philosophy, Religion, and Art en 1964.  Verlaine s’est lui-même inscrit dans cette lignée nommant son premier recueil de poésie publié en 1866 Poèmes saturniens, sans doute inspiré par la gravure de Dûrer, Melencolia I datant de 1514, en sa possession.

Melencolia I, gravure sur cuivre, Albrecht Dürer, 1514, Städel Museum, Frankfurt am Main

Le maître allemand a illustré à la Renaissance le concept philosophique de la Mélancolie présente chez les artistes chez qui prédomine l’imagination. Les érudits sont sous le signe de la Raison, et l’ultime étape de l’esprit vers la transcendance est le domaine des mystiques et des théologiens. La gravure abonde en symboles ésotériques et alchimiques le Génie de l’artiste est décrit dans la gravure selon la vision antique sous la forme de l’enfant ailé encastré sous l’échelle coincée sous un énorme poids, ce qui lui a permis de gravir les sommets élyséens. L’artiste s’est mis à l’ouvrage dans ce monde dont le mystère est inscrit dans le carré magique des chiffres sacrés se résumant à 34 verticalement et horizontalement, car dit Platon dans son Académie, Nul n’entre ici s’il n’est géomètre, faisant l’éloge de la pensée abstraite. Enfin il a su se saisir de ses outils répandus sur le sol afin de créer. Il est sorti de la torpeur de la Mélancolie, a chassé les ombres sombres des oiseaux de nuit telle celle de la chauve-souris qui plane dans le ciel nocturne, et volant de ses propres ailes, il peut désormais assumer son propre génie qui lui ouvrira la porte du pouvoir et de la richesse, dont la clé et la bourse pendent symboliquement à la ceinture de la figure allégorique féminine. 

En Éros, selon Platon de tous les dieux le plus anciens, le plus auguste, le plus capable de rendre l’homme vertueux et heureux durant sa vie et après sa mort, réside un mystère, car il naît double d’Aphrodite sa mère avec un jumeau, Antéros, qui est tout à la fois son complément et son opposé, bien que tous deux participent de l’attraction et de l’équilibre de la dualité du principe masculin et du principe féminin. Leur manifestation est liée au mystère de la libido de l’homme éveillé en esprit et révélé à lui-même en son pouvoir de création. Éros représente l’amour profane et affectif avec l’autre, Antéros est l’amour exalté et sublimé en soi, l’amour sacré dans l’absence et l’abstinence, père et protecteur de tous les arts dans la créativité humaine, représenté par le Titien en 1514 dans son tableau Amor Sacro, Amor Profano désormais à la Galerie Borghèse à Rome. L’Amour Sacré est représenté sous la forme d’une nymphe, qui dans sa nudité, est dépouillée de tous les atours frivoles de la vie mondaine de l’Amour Profane, et participe de la vie de l’esprit. Ce fut Antéros qui inspira sous la forme de Laura les sonnets de Pétrarque, et dans la Divine Comédie de Dante l’archétype féminin de Beatrice qui guida le poète vers le Paradis.  Dans cette évocation du principe féminin comme guide et source d’inspiration, l’écrivain italien Roberto Calasso a analysé en 2005 le pouvoir de la Nymfa dans La follia che viene dalle Ninfe, une folie divine engendrée par la nymphe sous un triple aspect : l’incarnation de la Beauté d’une forme féminine idéale et fatale, la Source, symbole des émotions, et le Serpent, le Feu Divin de la Connaissance des Voleurs de Feu dérobé par Prométhée sous l’action de l’Antéros des Grecs, qui est aussi le Kundalini des Yogis éveillés et le cobra Naja de l’Uraeus de Ra, dieu solaire des Anciens Égyptiens couronnant les pharaons-prêtres initiés. Cette fulgurante énergie peut, si l’âme n’est pas suffisamment noble et pure dans l’amour de Dieu et des autres, mener à la folie dans l’épreuve du Mysterium tremendum, selon les mots de Rudolf Otto, le théologien allemand. C’est la folie de la grande illusion de la Nuit noire décrite dans le poème du mystique espagnol Saint Jean de la Croix au 16e siècle, que doit traverser l’âme avant d’être initiée et d’accéder à la lumière de la Connaissance, et à la contemplation de l’Ineffable. L’homme acquiert alors le pouvoir du démiurge de transformer le monde, celui du poète philosophe, du mystique illuminé, ou de l’artiste visionnaire, qui, par son art élève l’humanité vers les cimes célestes, selon Vassily Kandinsky dans Du Spirituel dans l’Art en 1910.

Éros et Antéros, bas-relief de marbre, IIe siècle, Knossos Archeologické muzeum, Crète

L’artiste juif russe Christian Boltanski a déclaré : ‘Au fondement de toute vie d’artiste il y a un trauma’, c’est très souvent la souffrance de l’absence d’un être aimé qui ouvre les portes de la perception et de la création, comme le montre Dominique de Villepin en 2003, rendant hommage à son frère aîné disparu dans son Éloge des Voleurs de Feu ‘…pour refuser la fatalité et le vertige, pour exorciser la peur qui crie au fond de nous… Oui, la poésie, pour vivre encore… Je rêve d’une parole qui défriche, d’une parole qui sauve.. L’expérience extatique des Voleurs de Feu dans l’acte créateur a pour contrepartie la souffrance de l’âme humaine écartelée par la dualité de l’univers, illustrée par le mythe de Prométhée déchiré par ses émotions. Les âmes volent vers le Ciel sur deux ailes, qui sont, si j’ai bien compris, la justice et la sagesse ; Socrate nous enseigne dans le Phèdre que nous acquérons ces vertus en suivant les deux chemins de la philosophie : le chemin de l’action et celui de la contemplation. En recouvrant ces deux ailes, l’âme se sépare du corps sous leur pouvoir. Remplie de la grâce Divine, elle cherche de toute sa force à atteindre le Ciel vers lequel elle est attirée. Platon nomme cet invincible appel la Frénésie Divine’, explique le poète et philosophe néoplatonicien Marsilio Ficino, fondateur de l’Académie de Cosimo de’ Médicis à Florence, dans sa Septième Lettre, De Divino Furore en 1457.  Dans l’accès à la Connaissance le corps est possédé par un état d’ivresse divine, c’est de cette ivresse dont parle Baudelaire dans Les petits poèmes en prose : Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question…Mais de quoi? De vin, de poésie ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous, et qu’il définit comme génie : ‘ Il est des jours où l’homme 

s’éveille avec un génie jeune et vigoureux…  cet état exceptionnel de l’ esprit et des sens… que je puis sans exagération appeler paradisiaque… souvent cette merveille, cette espèce de prodige, se produit comme si elle était l’ effet d’une puissance supérieure et invisible, extérieure à l’homme,.. Cette acuité de la pensée, cet enthousiasme des sens et de l’esprit, ont dû, en tout temps, apparaître à l’homme comme le premier des biens.’ Tel l’exprime le mystique soufi Djalâl ad-Dîn Rûmî au 13e siècle :

 

Que dois-je faire, Ô, Vous soumis à Dieu ? Je ne le sais.

Je ne suis ni Chrétien, ni Juif, ni Zoroastrien, ni Musulman ;

Je ne suis pas de l’est, ou de l’ouest, ni de la terre ou de la mer…

 

Je ne suis pas de ce monde, ni de l’autre,

Ni du Ciel, ni de l’Enfer ; 

…Je viens de l’Âme des âmes

 

J’ai chassé la dualité, et je vis les deux mondes comme un seul ;

Il est le premier, il est le dernier, il est l’extérieur, il est l’intérieur,

La coupe de l’amour m’a donné l’ivresse divine.

 

Ô Soleil de Tabriz, je suis tellement ivre, ici dans ce monde,

Oui, je n’ai rien d’autre à témoigner, qu’ivresse et extase.

 

Rimbaud le dit : ‘Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes.  Dure nuit ! Le sang séché fume sur ma face.’ L’acte créateur réconcilie les opposés dans une extase dionysiaque issue des profondeurs de l’âme qui la transporte.  Parce que l’être humain est infiniment perfectible, ainsi le déclarait le poète et philosophe, Pico de la Mirandola, dans son Discours sur la Dignité de l’Homme en 1486, traduit par Marguerite Yourcenar dans l’Œuvre au Noir : ‘Je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, mortel ou immortel, afin que de toi-même, librement, à la façon d’un bon peintre ou d’un sculpteur habile, tu achèves ta propre forme.’ Et Antoine de Saint-Exupéry dans Terre des hommes le réitère en 1939 : …Seul l’Esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme. 

 

Et pour que l’Esprit souffle sur l’âme humaine, certaines conditions doivent être réunies. ‘Poetry is the spontaneous overflow of powerful feelings : it takes its origin from emotion recollected in tranquility. La poésie est le débordement spontané de puissantes émotions ; elle naît de la souvenance d’émotions en quiétude’, écrivit William Wordsworth dans Lyrical ballads en 1800.  Il en est de même pour toute autre activité créatrice, telle la musique. Le monument au génie de Beethoven à Francfort, de Georg Kolbe en 1939, illustre les mots du poète. Le compositeur est accompagné de deux figures féminines, allégories respectivement de Sinnende, Contemplation et Rufende, Appel.  Dallas Kenmare dans son livre The nature of Genius en 1960, sous le titre de The ‘Unknown Eros’ cite Nicolas Berdyaev dans son essai de 1914, Le Sens de la création. Un essai de justification de l’homme. : ‘La vie du ‘génie’ n’est pas une vie ‘naturelle’. L’homme nouveau est avant tout un homme de sexualité transfigurée qui a recréé en lui-même l’image androgyne et la ressemblance à Dieu’. Il élabore ‘La dignité de l’homme présuppose l’existence de Dieu. C’est l’essence même de toute dialectique vitale de l’humanisme. L’homme n’est une personne que s’il est un libre esprit reflétant l’Être suprême.’ L’Académicien Henri Brémond dans Prière et Poésie en 1925 parle du ‘Mystère de la poésie’, c’est le mystère de tout acte créateur humain sous l’influence de son génie, Antéros.  

Monument au génie de Ludwig van Beethoven, Georg Kolbe, bronze 1939, Du Fay Garten, Frankfurt am Main
Dessin, Pentagramme 5 Nombre nuptial, c.1970 et sa sculpture en résine Genesis, Wojciech Siudmak

L’étude clinique tout autant que philosophique et artistique de ce mystère qu’avait entrevu Jacques Joseph MOREAU DE TOURS, fut conduite par un psychiatre historien d’art allemand Hans Prinzhorn, qui en 1922 publia l’Expression de la folie, et dont la collection d’art psychopathologique est désormais exposée à Hôpital psychiatrique de l’Université de Heidelberg. Les recherches de Prinzhorn sur le sujet influencèrent les artistes et poètes Surréalistes, tels Paul Klee et Max Ernst, et à partir de 1945 la création de la collection d’Art Brut de Jean Dubuffet, constituée en collaboration avec des écrivains et poètes, Paul Éluard et Raymond Queneau, et conservée au château de Beaulieu à Lausanne. Le titre en allemand et en anglais, Artistry of the Mentally Ill : A contribution to the psychology and psychopathology of configuration, décrit plus précisément la recherche originale de Prinzhorn. Son concept de Gestaltung, une théorie de la formation de formes dans une structure signifiante, devient un principe universel gouvernant non seulement l’être humain dans sa physiologie, mais l’univers entier au niveau cosmique, rejoignant les principes mathématiques de Pythagore de la ‘musique des sphères’, et géométriques de Platon. Ce ‘processus primaire’ participerait ‘ d’idées universellement humainesEn chaque individu il y aurait, à l’état latent, une série de fonctions qui dans certaines conditions aboutiraient nécessairement, partout et toujours, à des processus de même nature’. Le “vécu de la personne privée’ est de moindre importance que ‘les composantes supra-individuelles de la Gestaltung’ qui reposent sur l’esthétique, dont aucune forme appartient exclusivement à la folie. Le rythme véhément et l’extraordinaire énergie qui se dégage de certaines œuvres de schizophrènes, engendrant ‘une étrange inquiétude’, se retrouvent dans l’art primitif, et dans d’autres formes d’art au cours des siècles, alliant le symbole et la magie dans des représentations d’ordre religieux, philosophique ou érotique. ‘L’art des fous’ tel il était perçu à l’époque, rejoint l’universalité du Génie Créateur dans son expression, ainsi dans l’art visionnaire fantastique hyper-réaliste de  Wojciech Siudmak

Monique Riccardi Cubitt 

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