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Bois-le-Roi, ses lettrés, ses artistes

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La vie de château et la vie de bohème à Bois-Le-Roi

La beauté de la nature à Bois-le-Roi, une bourgade dans la forêt de Fontainebleau, depuis des siècles domaine royal, qui rassemble autour de son centre les villages de Brolles et de Sermaise, attira l’attention des Parisiens au 19e siècle.
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La forêt de Fontainebleau à Brolles.
Photo Monique Riccardi-Cubitt

Le Second Empire (1852-1870) fut un temps de prospérité et de dynamisme économique sans précédent en France. Il favorisa l’enrichissement d’une nouvelle bourgeoisie qui adopta le train de vie aristocratique de l’Ancien Régime. Ces grands bourgeois récemment enrichis construisirent de somptueux hôtels particuliers à Paris, et devenant propriétaires terriens, d’opulentes villas et châteaux à la campagne, où ils émulèrent les coutumes princières et aristocratiques, en particulier celle de la chasse à courre. La forêt de Fontainebleau avec son passé royal et ses traditions ancestrales autour de l’art équestre et de la chasse, exerçait un attrait considérable, offrant aussi les plaisirs du champ de courses hippiques à Sermaise, inauguré en 1776 par Louis XVI et Marie Antoinette, le second en date en France après celui des Sablons à Neuilly-sur-Seine.

La Seine à Bois-le-Roi
Photo Monique Riccardi-Cubitt

Durant cette période le lit de la Seine fut creusé afin de la rendre plus navigable et un système d’écluses avait été créé afin d’acheminer les marchandises vers Paris par voie fluviale. À Bois-le-Roi, au port de Cave, transitaient les grumes de bois et les grès de la forêt de Fontainebleau. Les bateaux de plaisance se mêlaient aux péniches, et le fleuve devint une voie d’accès de Paris vers la campagne pour une riche élite financière et artistique.

Le château de Brolles, 1862.
Photo d’archives

En 1862, Abel Laurent, agent de change à la Caisse des Dépôts de Paris, fit construire à Brolles un château de style Louis XIII sur d’anciens vignobles surplombant la Seine, où il vécut jusqu’en 1900, quand il le vendit à Maurice Million d’Ailly de Verneuil, Syndic honoraire des Agents de change de Paris. Le châtelain, sa famille et nombreuse domesticité, vivaient en autarcie sur un vaste domaine de 18 ha. Le parc à l’anglaise descendait le coteau en pente douce jusqu’aux rives de la Seine, une chapelle privée avait été construite en contrebas, et la vue s’étendait au delà du fleuve jusqu’au village de Chartrettes. Les communs, les écuries, la ferme avec ses étables, le potager, verger, vignes et prairies, étaient répartis autour de l’ancienne avenue de Melun, l’actuelle avenue Alfred Roll. Des chasses à courre hebdomadaires rassemblaient dans la cour d’honneur du château aristocrates, notables, roturiers et écrivains parisiens, tels le romancier Louis Noir.

Villa Clos Barbeau
dessin de Louis Perrin, Revue L’Habitation Pratique du 2 mai 1908. Archives Départementales

Le château fut restauré en 1905 par Louis Périn (1870-1940), un jeune architecte parisien récemment marié à la fille des propriétaires de la villa Chante Merle à Bois-le-Roi, qu’il rénova. En 1905 il construisit sa propre demeure, le Clos Barbeau, une villa de style historique éclectique extravagant en bords de Seine. Cette villa, qui s’apparente à un décor de théâtre pour conte de fées, fut conçue comme une maison d’artiste et de poète, où la décoration intérieure reflète le style des murs extérieurs, et où toutes les fenêtres sont orientées vers la Seine, que Périn dépeint dans de nombreux tableaux et aquarelles. Il vendit le Clos Barbeau en 1909 à l’industriel Louis Monin, et construisit d’autres villas à Bois-le-Roi, faisant des émules dans la vallée de la Seine. Ces demeures de plaisance, dénommées Les Affolantes pour leur style d’architecture extravagant et théâtral, attiraient de riches propriétaires parisiens férus de flamboyance et opulence de décor, mais aussi de discrétion, ils arrivaient de la capitale en bateau avec leur victuailles et domestiques pour des villégiatures souvent galantes et libertines. L’esprit fantasque et frivole, et le luxe de la Belle Époque, soufflaient sur Bois-le-Roi avec toutes ses audaces et ses outrances. Ainsi Emile Rochard, l’auteur dramatique, poète et directeur de plusieurs théâtres, dont celui du Châtelet, fit démonter une façade gothique à Amiens en 1896, qu’il remonta comme un décor de théâtre Quai de la Ruelle à Brolles, au Vieux Logis. Dans sa villa au 17 La Ruelle, il recevait le Tout-Paris artistique et mondain, dont la Divine Sarah Bernhardt.

Le Manoir de Seine
aquarelle, Louis Perrin, 1932. Coll.Priv.

 

 

En 1932 Louis Périn construisit sa dernière villa, Le Manoir de Seine, qui fut aussi sa dernière demeure, sur la rive opposée de la Seine à Chartrettes près du pont, dans un style éclectique anglo-normand et Renaissance vénitienne plus gracieux et plus élégant, empreint d’un charme poétique et romantique que lui confère son site. Son père avait créé à Paris la Société d’archéologie de la montagne Sainte-Geneviève et ses abords. Louis Périn était aussi membre de la Commission Municipale du Vieux Paris, créée en 1897 afin de préserver le patrimoine architectural et archéologique parisien, il en devint le Vice-Président en 1917. À Bois-le-Roi il fonda en 1910 avec son beau-père, Gaston Boutillier, l’Association des Riverains de la Seine afin de préserver la beauté naturelle du site et son patrimoine architectural. Le mari de sa petite-fille Louise, Dominique Audemar, en est l’actuel Président.

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L’arrivée du chemin de fer à Bois-le-Roi en 1848 facilita l’accès à la forêt de Fontainebleau et amena vers le village des citadins attirés par la beauté du lieu, une vie simple et rurale moins coûteuse qu’à Paris, et la sécurité loin du chaos politique de la capitale. Fuyant les rigueurs de la guerre de 1870, du Siège de Paris et de la Commune, en 1871 un groupe d’artistes, écrivains, musiciens et poètes, engagés politiquement, dont Louis Noir, Gustave Mathieu, et Olivier Métra, s’installèrent à Bois-le-Roi à la suggestion de Louis Poupart-Davyl, dit Louis Davyl (1835-1890), auteur dramatique et romancier qui y résidait depuis quelques années. En 1865 Gambetta avait séjourné chez lui, et son opposition affichée au gouvernement de Napoléon III lui avait valu une surveillance rapprochée du propre jardiner de Poupart-Davyl, devenu à cette occasion indicateur de police.

Louis Poupart-Davyl avait débuté comme imprimeur et édita Victor Hugo, puis se retira à la Trappe dans une crise de mysticisme, pour devenir lui-même écrivain et rencontrer le succès avec sa pièce de théâtre, La Maîtresse légitime, donnée à l’Odéon. Sa liberté d’allure et de paroles et son action militante dans les clubs littéraires et politiques parisiens s’apparentaient à celles du poète et chansonnier Gustave Mathieu, l’un de ses amis et proche comme lui de Jules Vallés, journaliste, écrivain et homme politique, farouche défenseur de la liberté de la presse. Il fut l’un des créateurs du quotidien Le Cri du peuple qui critiquait la politique de Thiers et parut du 22 février au 12 mars 1871, puis placé sous interdiction, du 21 mars au 23 mai 1871. Élu par la Commune de Paris, il fut condamné à mort pour ses activités politiques et s’exila à Londres jusqu’en 1880. Une petite bande complice, animée des mêmes convictions littéraires, sociales et politiques, se retrouvait avec délice lors de réunions bruyantes et animées dans l’appartement parisien de Poupart-Davyl, qu’ils avaient surnommé Le Château de la Médisance, et à sa maison bacote, Le Château de la Misère.

Portrait de Louis Noir par son fils Robert Noir
huile sur toile, 1886. Mairie de Bois-le-Roi.
Photo Monique Riccardi-Cubitt

Le romancier Louis Noir (1837-1903), engagé jeune dans les Zouaves, dont il relate l’expérience dans Les Mémoires d’un Zouave en 1866, commanda un régiments de francs-tireurs durant le Siège de Paris et devint Colonel de la Garde Nationale après la chute de Napoléon III, dont le cousin, le Prince Pierre Napoléon, tua semble t-il par mégarde, son frère Victor Noir, témoin d’un duel entre opposants politiques le 10 janvier 1870. Cet incident prit une valeur symbolique et signifia un engagement politique accru pour Louis Noir qui devint rédacteur-en-chef du journal républicain Le Journal du Peuple, un quotidien anarchiste qui paru de juillet à septembre 1870. À Bois-le-Roi, il se consacra au journalisme et à la rédaction de romans d’aventures historiques aux accents militaristes, tirés de son expérience et marqués par la violence, publiés en feuilletons dans divers journaux. La Mairie de Bois-le-Roi possède un portrait réalisé par son fils, Robert Noir, qui fut exposé au Salon de 1886.

Louis Noir avait été le Lieutenant-Colonel d’un artiste d’origine italienne né à Bruxelles, engagé dans les francs-tireurs, Charles Castellani-Leonzi ( 1838- 1913). À sa libération de captivité en 1873, Louis Noir l’invita à le rejoindre à Bois-le-Roi où il s’installa en lisière de la forêt. Castellani relate son séjour dans ses mémoires, Les Confidences d’un panoramiste, Aventures et Souvenirs, 1899, et fait une chronique de la vie de bohème joyeuse et turbulente de la petite colonie d’artistes : « Dans ce petit pays, je me reposai véritablement, et je vécus presque heureux durant plusieurs années, quoique très pauvre. Nous étions une colonie d’artistes et de littéraires à peu près tous logés à la même enseigne au point de vue fortune, mais tous également pleins d’entrain, de gaieté et d’espérance. Nous vivions là pleins de courage ; c’était presque une famille dont les membres, avec leurs défauts et leurs différences, se soutenaient moralement…Louis Noir, Poupart d’Avyl, Olivier Métra et Gustave Mathieu, les peintres Dufour, Lafitte, Adrien Moreau…
Avons-nous caressé de beaux projets, donné de fêtes dans la grange qui me servait d’atelier, de festins pantagruéliques sur des tables composée de planches et de tonneaux ! Et les promenades entre Barbizon, Fontainebleau, Melun et Bois-le-Roi sous les grands arceaux de la forêt, le jour, comme la nuit, au clair de lune, aux cris des hiboux et des chouettes et les bramements des cerfs. Non jamais je ne reverrai cela, et Bois-le-Roi, était en outre un foyer de propagande révolutionnaire, une usine de théorie subversive : tous les gouvernements étaient menacés, renversés. C’est dire l’état d’esprit qui régnait parmi cette joyeuse compagnie, qui avait quand même quelques difficultés pour vivre en bonne intelligence. »

La Charge des Zouaves Pontificaux à Loigny
huile sur toile, Charles Castellani,1879.
Musée de l’Armée, Hôtel des Invalides, Paris

Castellani avait eu deux maîtres en peinture, l’un Jules-Élie Delaunay ( 1828-1891), portraitiste et peintre mural dont les œuvres ornent les murs de l’Opéra Garnier, de l’Hôtel de Ville de Paris et du Panthéon, lui donna le goût pour de larges compositions, l’autre Adolphe Yvon (1817-1893) peintre de scène historiques, adepte de l’étude d’après nature, lui légua l’intérêt pour les scènes de bataille. À Bois-le-Roi il travailla sur les larges tableaux historiques qui firent son renom, tel Les Cuirassiers à Sedan, 1874, pour lequel, fort du soutien du maire de Samois, une bourgade proche de Bois-le-Roi, et suivant les préceptes de son maître Adolphe Yvon, le colonel du 1er Régiment des Cuirassiers, en garnison à Melun, accepta de faire poser ses hommes. Le tableau exposé au Salon fut acheté par l’État, et est désormais à Autun au Lycée Militaire. La large toile La Charge des Zouaves Pontificaux à Loigny, réalisée en 1879, est un exemple des scènes panoramiques que Castellani peignit à partir de 1875, et qui assura son succès, de la France à Bruxelles et à Philadelphie, où il peignit la coupole du Palais de l’Industrie.

Le concept du panorama, inventé en Angleterre au 18e siècle, resta populaire jusqu’au début du 20e siècle, quand le cinéma naissant le supplanta. Il consiste en une composition à 360° destinée à être exposée dans une rotonde, donnant au spectateur l’illusion de la réalité par des effets de trompe-l’œil et de perspective. Le dernier panorama de Castellani, Le Tout Paris, exposé à l’Exposition universelle de Paris de 1889 provoqua un scandale en y représentant le Général Boulanger, qui avait participé à la répression de la Commune en 1870, puis devint Ministre de la Guerre en 1886 et dont les ambitions politiques avaient ébranlé la IIIe République, et son image dût être effacée. Cette fresque de la société parisienne du la Belle Époque incluait parmi les 1 200 personnages représentés, le romancier Alexandre Dumas, le compositeur Charles Gounod, et le peintre lui-même. Leur nombre et leur diversité suscitèrent l’admiration, et mais aussi le ressentiment de certaines personnalités dans les cercles mondains parisiens qui ne se sentaient pas suffisamment mis en valeur.

Une planche du livret explicatif du Panorama le « Tout-Paris »
peint par Charles Castellani, exposé à l’Exposition Universelle de Paris, 1889, montrant Alexandre Dumas, Charles Gounod, et le peintre lui-même

Castellani était un homme aux multiples talents, et un aventurier comme Louis Noir. En 1894, à la demande du Quotidien Illustré, il participa à une expédition en montgolfière en Norvège pour étudier le Maelström, un courant tourbillonnaire qui suscita aussi l’intérêt d’Edgar Alan Poe et de Jules Verne.

Atelier de Charles Castellani à Sermaise,
Bois-le-Roi.
Photo Coll. Georges Doux

En 1895 la revue L’Illustration lui proposa de remonter le cours du fleuve Oubangui au Congo avec la Mission Marchand, dont le compte-rendu sera publié en plusieurs épisodes en 1898. Ses aventures africaines lui inspirèrent plusieurs livres qu’il rédigea de retour à Bois-le-Roi à partir de 1906, dont Marchand l’africain, avec illustrations de l’auteur, photos, cartes et partitions de deux chansons paroles et musique de l’auteur, Valmy, Chant des Volontaires et La Marche des Sénégalais, dédiée au Colonel Marchand, ami et compagnon. 
Ses intérêts politiques toujours vivaces en 1904 il dédia un volume Entre Moloch et Satan, À Paul Déroulède, le poète, auteur et homme politique, « Et je lui adresse en même temps un reproche, vous êtes mon cher Déroulède, trop généreux, 
trop héroïque pour notre époque ; ou alors c’est les Boers qu’il fallait naître ».

Il démontre aussi sa versatilité dans une tragédie en vers sur Vercingétorix en 1908, et en 1915 dans un livre sur l’hygiène de vie où il se met en scène dans des photos qu’il prend lui-même, plaidant les bienfaits d’une vie simple et d’un régime végétarien, à la mode dans les milieux mondains de l’époque : Pour rester jeune, « Pour garder sa jeunesse, ici-bas le seul bien, Il faut user de tout et n’abuser de rien ». En 1912, il décora le chœur de l’église de Bois-le-Roi avec des peintures murales représentant des scènes de la vie de Jésus. La couleur rouge du vexillum que tient le Christ ressuscité au-dessus de l’autel lui attira les foudres de la part de paroissiens courroucés qui l’accusèrent de montrer par là sa sympathie envers la Commune.

Castellani est responsable de la vocation du fils de son ami Louis Noir, Robert Noir (1864-1931), qu’il initia à l’art de la peinture et le présenta à son ancien maître, Adolphe Yvon. Robert Noir a peint des scènes militaires et des scènes de genre dans la tradition réaliste, puisant ses sujets dans la vie rurale et la société paysanne qui l’entourait à Bois-le-Roi. S’y trouvant isolé, il pressa son ami peintre Louis de Monard (1873-1939), qui devint sculpteur animalier sous son influence, de venir le rejoindre.

Pur sang au pas
bronze exposé au Concours Hippique de 1905. Photo Coll. Georges Doux

Ce dernier issu d’une famille militaire originaire d’Autun, fréquentait à Paris les milieux littéraires et artistiques, où il le rencontra.

La Jeune Fille au Chevreau
Louis de Monard, marbre, 1924, Mairie de Bois-le-Roi. Photo Monique Riccardi-Cubitt

Amoureux des animaux, il trouva dans la forêt de Fontainebleau des sujets familiers qui nourrirent son inspiration. À Bois-le-Roi il mena avec sa femme une vie simple et laborieuse, installa un vaste atelier, et éleva des chevaux, des chèvres et des vautours. Membre des Artistes Français et de la Société Nationale des Beaux Arts, sa passion lui apporta de nombreuses commandes. En 1905 il participa à l’exposition annuelle des Peintres et Sculpteurs de Chasse et de Vénerie à l’Orangerie des Tuileries ainsi qu’à l’Exposition Canine. Les chiens devinrent un sujet favori, qu’il étudiait après la chasse dans la meute de l’équipage Lebaudy en Forêt de Fontainebleau. À Bois-le-Roi il réalisa en 1921 la statue de La France Victorieuse pour le monument aux morts, près de l’église Saint Pierre, dans un square nommé Square Monard. La Mairie possède un groupe en marbre inspiré par l’art grec antique, La Jeune Fille au Chevreau, 1924.

Gustave Mathieu (1808-1877) était l’aîné du Groupe des Quatre, ces amis parisiens qui avaient trouvé refuge loin des bouleversements politiques et des violences de la Commune de Paris à Bois-le-Roi en 1871, le cinquième étant Charles Castellani, qui vint les y rejoindre. Farouche républicain, Mathieu avait participé sur les barricades à La Révolution de Février en 1848. Poète et chansonnier politiquement engagé, ses vers satiriques étaient souvent écrits à double sens pour éviter la censure. Au début du Second Empire il avait ouvert à Paris un cabaret à l’enseigne de Jean Raisin, qu’il célébra dans une chanson, Jean Raisin le Triomphe du vin, où se retrouvaient en joyeuse compagnie ses amis des cercles littéraires et politiques, dont Alphonse Daudet, Jules Vallès et Gambetta. En 1864 il créa L’Almanach de Jean Raisin, revue joyeuse et vinicole, en hommage à sa vigne dans le Nivernais, le Clos-Pessin, dont il dégustait la production avec amour et passion. En 1886 Jules Vallès, un ami, le décrit dans son roman L’Insurgé -1871.

Portrait de Gustave Mathieu
poète et chansonnier, huile sur toile, Aimé Perret, c. 1875-6, Mairie de Bois-le-Roi. Photo Monique Riccardi-Cubitt

La Mairie de Bois-le-Roi possède un portrait de Gustave Mathieu par Aimé Perret, c.1875-6. Gustave Courbet fit son portrait en 1869 fleur à la boutonnière, ce que mentionne l’écrivain et conteur Armand Silvestre : « Chapeau gris sur l’oreille ; oeil toujours émerillonné ; barbe blanche et fleur à la boutonnière ; Gustave Mathieu est un chansonnier qui avait fait de Bois le Roi son pays d’élection. Il était, avec Charles Monselet et Olivier Métra, un des fidèles de cette ravissante commune , à l’orée de la Forêt de Fontainebleau. Son ami Castellani le croque ainsi : Ah ! c’était un type que ce poète gaulois ! …grand, fort, gueulard à se faire entendre de Bois le Roi à Chartrettes. »

En 1873 le fils naturel du Marquis de Hertford, Sir Richard Wallace (1818-1890), grand collectionneur, homme politique et philanthrope britannique qui dota Paris la même année des célèbres Fontaines Wallace, sous forme d’édicules néo-classiques représentant les Trois Grâces en caryatides, fit publier les œuvres de Gustave Mathieu dans un recueil Parfums, chants et couleurs. Richard Wallace avait fait preuve de grande générosité et philanthropie durant le Siège de Paris, il fut décoré par Thiers de la Légion d’Honneur et ennobli par la Reine Victoria pour ses actions caritatives. Sa magnifique collection d’art français rassemblée dans sa demeure de Bagatelle au Bois de Boulogne, constitue désormais un musée à Londres, la Wallace Collection. Il était aussi féru de poésie et de littérature, et pendant quelque temps il avait fréquenté le groupe littéraire et bohème qui se réunissait à l’hôtel de Pimodan, actuel hôtel de Lauzun, sur l’île de la Cité, que fréquentaient entre autres, Théophile Gautier et Baudelaire, tous deux membres du Club des Haschischins créé en 1844 dans la même demeure par le père de Georges Moreau de Tours, le Dr. Jacques-Joseph Moreau de Tours.

Portrait de Louis Létang, écrivain et maire de Bois-le-Roi (1892-1908)
huile sur toile, Joseph Bail 1880. Photo Monique Riccardi-Cubitt

La littérature fut à l’honneur à Bois-le-Roi quand Louis Létang (1855-1938), bacot d’origine, assuma les fonctions de maire de 1892 à 1908. Romancier et journaliste, il fut nommé rédacteur en chef du Nouvelliste de Seine-et-Marne, un journal de Melun. Ses nombreux romans populaires, qui savaient « …avec une sagacité incomparable mélanger l’idéal au réel et fondre le romanesque de l’imagination sous les couleurs pittoresques de la vie… » selon un critique contemporain, furent publiés sous forme de feuilletons dans les journaux.

Il fut décoré de la Croix de Guerre pour son action dans la Première Guerre Mondiale, contribua beaucoup à la commune de Bois-le-Roi y installant l’électricité, et fut nommé Officier de la Légion d’Honneur en 1923. Le peintre Joseph Bail (1862-1921) fit son portrait en 1890, actuellement à la Mairie, et Georges Moreau de Tours lui dédicaça l’esquisse de Henrich Heine, actuellement à la Mairie de Bois-le-Roi, réalisée pour le tableau Henrich Heine et la Muse de la Poésie en 1894.

Durant le 19e siècle l’école de peinture hollandaise du 17e siècle, l’Age d’Or des Provinces Unies néerlandaises protestantes, qui poursuivait la tradition réaliste de l’art primitif flamand, influença les artistes français. Un retour à la nature, que facilita l’arrivée du chemin de fer, se faisait ressentir chez de nombreux artistes romantiques, tels Eugène Delacroix influencé par le paysagiste anglais John Constable, lui-même émule des peintres hollandais. L’École de Barbizon en fut la première manifestation précédant les Impressionnistes. La peinture d’une société bourgeoise hollandaise qui favorisait les tableaux de paysages, marines, natures mortes, de scènes de genre et de portraits, au détriment des larges scènes historiques ou allégoriques baroques de la Flandres catholique et royaliste, trouva un écho dans la société bourgeoise du Second Empire. Ces tableaux souvent de taille modeste, les portraits souvent en buste tels à la Renaissance, étaient déjà prisés par les collectionneurs princiers et aristocratiques, Louis XIV en possédait en nombre dans son Cabinet de Peintures, désormais au Louvre.

Trois peintres à Bois-le-Roi représentaient cette tendance. Le premier en date Aimé Perret ( 1847-1927) d’abord élève à l’École des Beaux-Arts de Lyon, eut aussi pour maître Puvis de Chavannes, qui lui transmis l’importance du dessin, et une appréhension poétique de la nature tout en demeurant réaliste dans sa description. Ses tableaux de scènes paysannes et de traditions rurales sont empreintes d’un sentiment d’empathie et transmettent une émotion authentique, qui toucha le peintre hollandais à l’âme tourmentée, Vincent Van Gogh, qui mentionne Perret pour la qualité de son dessin dans une lettre à son ami le peintre Anton Van Rappart en 1883. Les sujets : Le Semeur, L’Heure de l’Angélus, La Bergère, s’apparentent en thème, composition et réalisation aux œuvres de Jean-François Millet (1814-1875) à Barbizon. Aimé Perret arriva à Bois-le-Roi en 1878 et fut conseiller municipal de 1912 à 1923.

Portrait de Robert Noir dans son atelier de Bois-le-Roi.
Photo Coll. Georges Doux

Robert Noir (1864-1931) quant à lui avait dès son premier tableau en 1884 Intérieur opté pour la peinture de genre des maîtres hollandais à tel point qu’il se fit photographié costumé dans son atelier de Bois-le-Roi à la manière d’un tableau de Vermeer. Il fit un séjour en Hollande de 1891 à 1896, et bâtit sa réputation sur des scènes de genre paysannes proches en esprit de Perret et de Millet, mais empreintes d’un singulier pathos qui lui est propre. Il souffrait de mélancolie, hanté par la mort violente de son oncle Victor Noir, auquel son père vouait un véritable culte macabre ayant conservé son crâne en memento mori, et il se donna la mort au Bois de Boulogne en 1931.

Joseph Bail (1862-1921) s’inscrit dès le début de sa carrière dans la lignée de son père, le peintre réaliste de scènes de genre rurales, Antoine Jean Bail (1847-1927), qui fut son premier maître, et des maîtres hollandais. Son premier tableau encore adolescent fut une nature morte Poissons de mer et Huitres, 1878. À la manière flamande et hollandaise il excella dans la représentation de la texture des différentes matières mortes ou vivantes, que ce soit le bois, le cuivre, les tissus, les fleurs, les fruits etc. et tout ce qui touche de près ou de loin à la gastronomie, qui était pour lui une passion. Son tableau Le Marmiton en 1887, un sujet qu’il déclinera en plusieurs versions, lui apporta le succès et fit de lui l’un des plus jeunes médaillés d’honneur au Salon de la Société des artistes français. Son art dérive de l’art de Chardin, qu’il étudia au Louvre, ainsi que celui des hollandais du 17e siècle, Gerard Ter Borch et Peter van der Hooch, qui avait influencé le peintre français au 18e siècle. La famille Bail s’était fixée à Bois-le-Roi en 1875, ce qui inspira à Antoine Jean Bail un tableau La Fanfare dans le bois représentant une fête animée par la fanfare de Bois-le-Roi fondée par Olivier Métra, acquis par la Ville de Lyon en 1881.

Alfred Roll (1846-1919), peintre et sculpteur, élève de Léon Bonnat à l’École des Beaux-arts de Paris, résume dans son art toutes les différentes influences qui inspirèrent les artistes du 19e siècle à travers les musées, les expositions parisiennes et les voyages en Europe facilités par le chemin de fer. Son style romantique de genre naturaliste lui permit de faire une synthèse toute personnelle et originale des divers courants artistiques, qui résume et illustre l’esprit historique et éclectique de l’art officiel du 19e siècle. Roll fut l’un des peintres officiels de la IIIe République, ce qui lui valut de devenir Commandeur de la Légion d’Honneur, et de recevoir de nombreuses commandes de l’État pour des peintures monumentales et des œuvres commémoratives, tel la Célébration du Centenaire des Etats Généraux 1889 exposé au Salon de 1893. L’inauguration du Pont Alexandre III le 7 octobre 1896, exposé au Salon de 1899 montre l’influence de Manet et des Impressionnistes dans un tableau imprégné de tout le faste et de l’opulence de la fin du 19e siècle, représentant l’hommage fait à la Tzarine à la réception officielle, sous le regard du Tzar et Président Félix Faure, d’un vase d’argent rempli de fleurs blanches porté par un cortège de jeunes filles vêtues de blanc. Roll se rendit à Saint-Petersbourg après l’inauguration à Paris en vue d’études préparatoires du Tzar et de la Tzarine pour son tableau. Il voyagea beaucoup en Europe en Hollande, Belgique, Allemagne pour visiter les musées, sans doute sous l’influence de Léon Bonnat, son maître, qui était aussi collectionneur.

C’était un travailleur acharné, prolifique, et versatile qui aborda tous les genres : paysages, portraits, scènes historiques mais qui sut aussi représenter la détresse morale et sociale engendrée par la Révolution Industrielle dans son célèbre tableau de 1880, La Grève des Mineurs. Il jouissait d’une énorme énergie qui se manifestait à tous les niveaux de son talent. Il aimait les animaux, se rendait régulièrement à l’Ecole Vétérinaire de Maison-Alfort et à l’ Ecole Militaire de Montrouge pour étudier chevaux et cavaliers. En 1905 il devint Président de la Société Nationale des Beaux-Arts dont il fut l’un des membres fondateurs en 1890, avec entre autres Rodin, Puvis de Chavannes, et Aimé Perret dans le but d’organiser une exposition annuelle. Ce qui lui valut des remerciements de la part d’Alfred Sisley le peintre impressionniste anglais qui s’était installé en 1880 à Moret-sur-Loing, en Seine et Marne, non loin de Bois-le-Roi. Alfred Roll quant à lui vivait entre Paris et Bois-le-Roi, où en 1905 il acheta une maison à Brolles dans l’avenue qui porte désormais son nom. En 1910 il offrit un tableau à la commune à la demande de Louis Létang, le Maire, qui avait formulé le vœu de rassembler des œuvres des artistes vivant à Bois-le-Roi, comme Roll lui rappelle dans sa lettre de présentation du tableau Le Récit ou il explique la composition de son tableau peint à Belle Croix en Forêt de Fontainebleau, et représentant Henriette, son épouse, et son fils Marcel.

Le récit
huile sur toile, Alfred Roll, 1906, Marie de Bois le Roi, Photo Monique Riccardi-Cubitt
Guide de l’escorte de l’Empereur
huile sur toile, Guido Sigriste, Mairie de Bois le Roi, Photo Coll. Georges Doux

Tous les peintres ayant vécu à Bois-le-Roi ont une rue à leur nom, le seul étranger qui ait cet honneur est un artiste Suisse, Guido Sigriste (1864-1831). Il avait étudié à Naples, Munich et à Paris à l’Académie Julian. En 1891 il exposa au Salon Le Défilé, et se consacra à la peinture militaire et historique, en particulier l’épopée napoléonienne, représentant dans de nombreux tableaux les batailles de l’Empereur mais aussi le récit de sa vie familiale à la Malmaison, au Château de Fontainebleau ou en Italie. Une toile représentant un hussard, Guide de l’Escorte de l’ Empereur, fut présenté par sa femme en 1932 à la commune de Bois-le-Roi où le couple était résident. Sigistre était patriote et fasciné par les faits d’armes, malgré son âge il s’engagea dans la Légion Étrangère afin de combattre durant la Première Guerre Mondiale et mourut de ses blessures en 1915. Un autre aspect de son art moins connu démontre une influence italienne dans de petits tableaux de scènes de genre dans des intérieurs élégants, des scènes galantes et des paysages à la manière des peintres vénitiens du 18e siècle, Longhi et Guardi.

Le compositeur Olivier Métra (1830-1859) appartenait au groupe des quatre amis parisiens que Poupart d’Avyl invita à Bois-le-Roi en 1871. Issu d’une famille d’acteurs, il se tourna vers la musique et obtient un Premier Prix d’Harmonie au Conservatoire de Paris. En 1855 il dirigea l’orchestre au Bal Mabille et composa alors des valses, telle la Valse des Roses en 1863, qui lui apporta la célébrité et lui ouvrit les portes des bals les plus populaires de la capitale, tel l’Elysée-Montmartre, une des adresses les plus renommée de la Butte. En 1867 il fut choisi pour conduire les bals du Châtelet. Mobilisé en 1871 durant le Siège de Paris, il fut tambour dans la Garde Nationale, avant d’arriver à Bois-le-Roi.

En 1872 il dirigea les Folies Bergères, pour lesquelles il composa de nombreux ballets, de 1874 à 1876 il dirigea les Bals du Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, et en 1877 il fut nommé avec Johann Strauss II à l’Opéra de Paris, chef d’orchestre des bals masqués qu’il dirigeait.

Monument à Olivier Métra
1890, Bois-le-Roi, Photo Coll. Georges doux

Compositeur prolifique ses valses, polkas, mazurkas et quadrilles, lui assurèrent une grande popularité, et évoquent toute la gaité et la joie-de-vivre des fêtes brillantes de la Belle Époque, autant dans les grands bals que dans les soirées rurales. Il collabora avec de nombreux compositeurs à de célèbres opérettes, telles Madame Favart avec Jacques Offenbach, et Les Cloches de Corneville avec Jacques Planquet. En 1879 il créa la fanfare municipale de Bois-le-Roi, où il avait fait construire une maison près de celle de son ami Poupart d’Avyl, au quai de la Seine qui porte désormais son nom. Un monument surmonté d’un buste par le sculpteur Antonin Mercié marque sa tombe dans le cimetière de Bois-le-Roi, où reposent aussi les artistes, architectes, poètes, écrivains, acteurs et musiciens qui y ont vécu.

Georges Thill (1897-1984) le célèbre ténor vécut à Bois-le-Roi de 1929 à 1935 à la Villa des Rochers à Brolles. Il avait étudié le bel canto à Naples avec Fernando de Lucia, puis entra à l’Opéra de Paris en 1924. Sa voix de ténor lyrique lui assura un succès mondial et il chanta dans les plus grandes salles d’opéra en Europe, aux États Unis, en Amérique du Sud, en Australie et Nouvelle Zélande, en Afrique du Nord et en Égypte. Sa carrière fut longue et son répertoire diversifié, en italien, en allemand, mais surtout en français, et il devint le plus grand interprète du répertoire national, lui assurant la gloire. Il était dit que sa voix était d’argent, et celle de Caruso de cuivre. Ses aptitudes naturelles, la voix de violoncelle, son contrôle de la technique, donnaient aisance et élégance à la limpidité de son phrasé et de son élocution et au raffinement de sa coloratura.

Un autre musicien, compositeur de moindre envergure qu’Olivier Metra, Jacques Roques (1852-1921), dit Jacques d’Ondes, vécut à Bois-le-Roi, sans doute invité par Georges Moreau de Tours, ils étaient voisins à Paris, la famille Roques vivait au 61 rue Claude Bernard. Il composa la musique de lieder sur des poèmes, dont ceux de Ronsard, Victor Hugo, Henrich Heine, ou sur ses propres textes, dont un recueil Souvenirs du Conservatoire, 1893, se trouve à la Bibliothèque Nationale de France :
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k923890q.image

Illustration de la Symphonie Intermezzo sur un poème de Henrich Heine, représentant le poète et sa Muse
dans le volume Souvenir du Conservatoire du compositeur Jacques Roques, 1893. BNF (https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k923890q.image)

Georges Moreau de Tours illustra les partitions de l’album, et celle d’Intermezzo une symphonie vocale sur la traduction d’un poème de Henrich Heine, lui inspira le tableau Henrich Heine et la Muse de la Poésie, 1894, dont il offrit l’esquisse à Louis Létang, maire de Bois-le-Roi. La partition est inscrite par l’artiste : « Afin de voir en plein jour le spectre de mon amour m’apparaître », un émouvant hommage à la femme aimée, Thérèse, qu’il épousa cette même année après une longue attente. Elle apparaît d’ailleurs sur la partition de Lison, un lied composé sur des paroles de Jacques Blémont.

La fille de Jacques Roques, Jeanne, (1889-1957) devint une actrice et réalisatrice célèbre du cinéma muet sous le nom de Musidora, le nom de l’héroïne du roman de Théophile Gautier, Fortunio. Les films de Louis Feuillade dans les séries Les Vampires et Judex, 1915-1916, lui apportèrent le succès, et firent d’elle l’une des muses des Surréalistes. Ce rôle de femme fatale créa le mot vamp qui désormais le désigne. En 1912 elle avait joué sur la scène du Bataclan à Paris, où elle avait rencontré la romancière Colette, qui était meneuse de revue, leur amitié se scella alors. Sous l’influence de son aînée Musidora grandit dans son métier d’artiste, et s’en émancipa en devenant productrice. Elle adapta le roman de Colette L’Ingénue libertine qui devient Minne à l’écran en 1916, et Colette lui fournit un scénario original La flamme cachée pour l’un de ses films en 1918. Elle encouragea Musidora à écrire elle-même, ce qu’elle fit pour son film Vicente en 1919. En 1917 Musidora avait joué le rôle principal dans le film La Vagabonde, tiré du roman éponyme de Colette qui assista au tournage. Leur amitié dura jusqu’à la mort de la romancière en 1954, et Colette lui rendait visite à Bois-le-Roi.

Affiche des Films Mystérieux annonçant la série des Vampires de Louis Feuillade avec Musidora en 1915.
Coll. Georges Doux

C’est sur la scène des Folies Bergères en 1914 que Louis Feuillade avait remarqué Musidora et la mena vers la gloire. André Breton lui envoyait des roses, le public adulait « la belle, la séduisante, l’inoubliable Musidora » qu’annonçaient les affiches d’une remarquable modernité, tout autant que l’image savamment construite par Louis Feuillade pour attirer l’attention du public, créant le star system dont s’entourent désormais les vedettes de cinéma, ou tout autres individus ou personnalités visant à la gloire, même si selon Andy Warhol elle ne durera que quinze minutes. Musidora connut son apogée en 1926 quand, élue reine du cinéma de la Ville de Paris, elle chevaucha une jument harnachée de blanc sur les Grands Boulevards, de la République à la Madeleine.

Musidora possédait de nombreux talents, et sous l’influence de sa mère, Adèle Porchez (1855-1928), peintre et militante pour les droits des femmes, elle suivit des cours de dessin et de sculpture, avant de choisir la danse et la comédie. La famille Moreau de Tours était proche d’eux à Paris et à Bois-le-Roi, et Thérèse Moreau de Tours fit le portrait d’Adèle Porchez, désormais dans les archives l’Association des Amis de Musidora à Bois-le-Roi, qui publie régulièrement les Cahiers de Musidora : https://www.musidora.org

Le théâtre, le cinéma et le music-hall prenaient le pas sur les arts plastiques et la littérature. Mais la musique régnait toujours à Bois-le-Roi, durant la Première Guerre Mondiale, Maurice Chevalier avait été mobilisé et posté à Melun, d’où il venait en permission visiter Mistinguett qui avait loué la Villa Fanfan à Brolles pour être près de lui. Les deux filles de Moreau de Tours étaient aussi musiciennes, et il semble que Jacqueline ait un temps adopté le nom de scène de son mari, de la Cresssonnière, avec lequel elle signa comme témoin au mariage de son frère René avec Pauline Berthe Manteau, le 24 novembre 1914 à Paris. Après les fastes de la Belle Époque, et la joyeuse insouciance de l’esprit frondeur de la Bohème de la fin du 19e siècle, Bois-le-Roi accueillait désormais le rythme frénétique des Années Folles, avec de nouveaux protagonistes annonçant l’époque moderne. Ils venaient désormais dans leurs nouvelles automobiles faire des séjours dans les hôtels et auberges de la Forêt de Fontainebleau, aussi galants et libertins que ceux d’antan dans Les Affolantes.

Parmi ces nouveaux lieux de plaisirs était celui de René Moreau de Tours, et de son beau-frère Charles Louis Lesot de la Panneterie, dit de la Cressonnière, artiste dramatique et acteur du cinéma muet, L’Hôtellerie de la Vignette. L’ancien atelier de leur père à Bois-le-Roi, désormais salle des fêtes, résonnait des rythmes du charleston et du shimmy venus d’Outre-Atlantique avec l’armée américaine, qui remplaçaient les valses et quadrilles d’antan. D’Amérique arrivait aussi une nouvelle star, Joséphine Baker, qui enflammait le Tout-Paris en dansant dans la Revue Nègre en 1925. Matisse collectionnait les masques africains, dont s’inspirait son ami Picasso, qui au Bateau-Lavoir à Montmartre avait travaillé avec Braque à l’élaboration du Cubisme. Une nouvelle génération d’artistes se retrouvait désormais à Montparnasse, La Coupole avait remplacé le Chat-Noir à Montmartre, en compagnie de visiteurs américains, tel Ernest Hemingway, reporter pour le Toronto Star qui découvrait en 1921 les plaisirs de la capitale.

Des artistes américains avaient laissé leurs traces à Bois-le-Roi vers la fin du 19e siècle, attirés par la renommée artistique naturaliste de la France. William Henry Howe (1846-1929) natif de l’Ohio avait étudié à Düsseldorf et à Paris. Il devint paysagiste et peintre animalier, renommé pour ses portraits de bovins et d’ovins. Il exposa au Salon de 1883 à 1893, obtint une 3e médaille en 1888, et la Légion d’ Honneur en 1899. Howe fut influencé par les peintres hollandais du 17e siècle mais surtout par Constant Troyon (1810-1865), un peintre animalier français sur lequel il écrivit un hommage dans l’anthologie de John Van Dyke Modern French Masters, Maîtres français modernes en 1896. Howe était lié avec les artistes de Barbizon, et il séjourna quelque temps à l’hôtel Deligant à Brolles, plus tard hôtel de la Forêt.

Edward Willis Redfield (1869-1965) étudia la peinture à Philadelphie de 1887 à 1889 puis à Paris à l’Académie Julian et à l’École des Beaux-Arts sous William- Adoplhe Bouguereau, un peintre académique. Redfield était un grand admirateur des peintres impressionnistes, Claude Monet et Camille Pissarro, et il résida à Bois-le-Roi à l’hôtel Deligant, où en compagnie d’autres artistes impécunieux il laissa des peintures murales en paiement, dont celle du mur du fond du restaurant.

Hôtel Deligant à Brolles, devenu Hôtel de la Forêt.
Photo Coll. Georges Doux
Dans la Forêt de Fontainebleau
huile sur toile, Edward Willis Redfield c. 1990-3. Coll. Priv.

 

 

En 1893 il épousa à Londres, Élise Deligant, la fille de l’aubergiste devenue veuve, et le couple vécut en Pennsylvanie à partir de 1898, où il devint le chef de file d’un groupe de peintres impressionnistes. Le critique d’art Guy Pene Du Bois écrivit en 1915 : « L’École de paysage de Pennsylvanie dont le chef de file est Edward W. Redfield, est notre première véritable expression artistique nationale...Elle débuta sous l’influence des Impressionnistes français. Mais elle fit preuve de patriotisme en se limitant à représenter les paysages typiquement américains. » Les œuvres les plus connues de Redfield sont les paysages de neige de la région de New Hope et les marines de la côte du Maine où il allait chaque été en villégiature. Ses tableaux se trouvent dans les collections de nombreux musées, dont le Metropolitan Museum of Art à New York et le Smithsonian American Art Museum à Washington.

Vue de la Seine à Bois-le-Roi
c.1875, huile sur toile, Carl Fiedrick Hill, Nationalmuseum, Stockholm

Le peintre suédois Carl Fiedrick Hill (1849- 1911) vint à Paris en 1873 pour découvrir les lieux qui avaient inspirés Corot et Daubigny. De 1874 à 1875 il séjourna à Barbizon. Durant son séjour il a peint plusieurs vues de la Seine à Bois-le-Roi et Chartrettes, dont Vue de la Seine à Bois-le-Roi, sur le pont de Chartrettes c.1875. désormais au Musée National de Stockholm. Ses marines et sous-bois de manière impressionniste furent exposés au Salon en 1875.

Épicerie auberge de Madame Le Bœuf à Brolles.
Coll. Georges Doux

Il existait plusieurs hôtels et auberges à Brolles. Ainsi l’épicerie auberge de Mme Le Bœuf accueillit l’écrivain Anatole France et sa famille alors qu’il travaillait à son roman Le Crime de Sylvestre Bonnard en 1883, où il l’a décrite : « Brolles ! Ma maison est la dernière dans la rue du village en allant à la forêt. C’est une maison à pignon dont le toit d’ardoise s’irise au soleil comme une gorge de pigeon. »

Seiki Kuroda (1866-1924), est un peintre japonais qui avait étudié le français à Tokyo, et la peinture à Paris en entrant en 1886 dans l’atelier de Louis-Joseph-Raphaël Collin, un peintre académique. Il était arrivé dans la capitale française en 1884 avec la famille de son beau-frère afin d’étudier le droit. Son séjour à Paris dura dix ans pendant lesquels il découvrit la peinture de plein-air. En 1890 il rejoignit une colonie d’artistes européens et américains à Grez-sur-Loing, dans les environs de Fontainebleau, où la beauté de la nature environnante et de sa modèle Marie Billault devinrent les sources de son inspiration.

L’auberge Masson restaurant des Familles, à Brolles.
Coll. Georges Doux

Il séjourna à l’auberge Masson, restaurant des Familles à Brolles, avant son retour à Paris en 1893. Son tableau Toilette du matin fut alors exposé au Salon et la même année à Tokyo. Ce fut le premier tableau de nu exposé au Japon. De retour à Tokyo, il s’installa ensuite à Kyoto où il devint le chef de file d’une école impressionniste, transmettant aux peintres japonais les préceptes de l’art occidental de plein-air. Son rôle de pédagogue se confirma en 1896, quand il fut nommé directeur d’un département consacré à la peinture occidentale, à ce qui est désormais l’Université des arts de Tokyo. En 1928 le Kuroda Memorial Hall fut bâti sous l’égide du Musée National de Tokyo avec le legs de la fortune de l’artiste « afin de financer des projets pour la promotion de l’art ».
https://www.tobunken.go.jp/kuroda/index_e.html
Seiki Kuroda fut décoré de la Grande Croix de la Légion d’Honneur, et de l’Ordre du Soleil Levant.

Son tableau Feuilles mortes de 1891, au Kuroda Memorial Hall, Musée National de Tokyo, évoque toute la beauté et la poésie de la forêt de Fontainebleau, qui a séduit et inspiré tant d’artistes venus d’horizons très différents, et qu’ils firent connaître et apprécier par leurs œuvres dans leurs propres pays.

Feuilles mortes
huile sur toile, Seiki Kuroda, 1891,
Kuroda Memorial Hall

Bibliographie

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  • Gabriel Weisberg, French painting and drawing, the realist tradition, Indiana : Cleveland Museum of Art & Indiana University

Monique Riccardi-Cubitt
Bois-le-Roi, Janvier 2021
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