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Jacques Joseph Moreau de Tours

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Un aliéniste ami des artistes : Jacques Joseph MOREAU DE TOURS (1804-1884)

Portrait de Jacques Joseph Moreau de Tours par son fils Georges Moreau de Tours
signé et daté, Portrait de mon père MOREAU DE TOURS, 1884, huile sur toile. Coll. Priv.

Si l’œuvre du peintre Georges Moreau de Tours reste à découvrir, celle de son père l’aliéniste Jacques Joseph Moreau dit « de Tours » est mondialement connue [1] et le Dr Henri Ey, l’un des plus éminents psychiatres français du 20e siècle, considérait Moreau comme « un maitre incontesté et incontestable de la psychiatrie moderne » (préface à la réédition de Du Hachisch en 1970). De son côté, le Pr Henri Baruk, de l’Académie de médecine, en créant la Société Moreau de Tours, avait désigné Jacques Joseph Moreau comme le père de la psychopharmacologie.

Son fils ainé Paul suivit sa trace, devint son successeur à la tête de la maison de santé d’Ivry et dans son œuvre scientifique développa plusieurs des idées de son père. De ce point de vue, Jacques Joseph était, en termes actuels, « un lanceur d’idées » et certaines d’entre elles, on va le voir, choquèrent ses contemporains. Il était aussi un ami des arts et des artistes (et éventuellement leur médecin) et il ne mit pas d’obstacle à la vocation artistique de son deuxième fils George. Celui-ci, en hommage à son père, illustra dans son œuvre certains évènements de la saga familiale et quelques sujets d’études qui étaient chers à son père ; il fit de lui au moins deux très beaux portraits.

Nous présenterons brièvement la vie et l’œuvre de Jacques Joseph Moreau avant de décrire ses relations avec le milieu artistique de son temps ainsi que les idées théoriques qu’il avait échafaudées sur les rapports entre le Génie et la folie.

I La carrière d’un aliéniste issu du peuple.

On peut prendre connaissance dans le chapitre rédigé par J-C Féray de notre ouvrage sur les Moreau de Tours [2] de l’origine très modeste de ses ascendants tant du côté paternel que maternel. Son père était gendarme et c’est surement grâce à la Révolution que Jacques Joseph put faire des études secondaires et entrer à l’école de médecine de Tours. Il y devint, après Velpeau et Trousseau, l’un des élèves préférés du célèbre Bretonneau (dont Georges fit plus tard le portrait).

Portrait du Dr. Bretonneau d’après une photographie
signée G. Moreau de Tours, huile sur toile, 1889, présenté par le peintre à l’Hospice Général de Tours

Il monta à Paris où il fut engagé comme interne par le célèbre Esquirol qui venait de prendre la direction de la maison royale de Charenton. Il y avait là comme patient Eugène Hugo, dont il rédigea l’observation comme l’a découvert Thierry Haustgen [3] . On peut penser qu’il noua alors des liens avec les frères Hugo, Abel et Victor qui firent partie ultérieurement de la Société Orientale cf infra. Il passa sa thèse en juin 1830 et c’est peu après qu’il fit à la demande de son patron un premier voyage thérapeutique, accompagnant en Italie un de ses riches malades (dans le maigre arsenal des moyens thérapeutiques de l’époque, le voyage constituait un des secours de la médecine ).

Antoine Ritti (1844-1920) son premier biographe écrit à propos de ce voyage : « nature d’artiste, il avait ressenti une joie profonde à visiter l’Italie, ses musées, ses monuments ». Il ajoute plus loin, « il aimait l’art sous toutes ses formes ; il recherchait la conversation des littérateurs et des artistes ».

Ce premier voyage fut suivi, en 1836-1837, d’un autre voyage thérapeutique, en Orient, qui dura onze mois et dont Jacques Joseph fit un voyage d’étude. En Egypte, il avait rencontré le Dr Aubert-Roche qui était au service du Pacha et c’est avec ce compatriote et d’autres jeunes gens européens qu’il participa à une fantasia, c’est-à-dire à une séance de consommation du hachisch, substance dont Aubert-Roche avait le premier découvert les effets merveilleux et l’innocuité ! A son retour en France, il créa en 1841 avec Aubert-Roche une Société Orientale parrainée par de nombreuses personnalités de renom du monde politique et littéraire. Et, c’est à cette époque, qu’il entreprit véritablement ses premières auto-expérimentations avec le hachisch (absorbé sous forme d’une pâte, le dawamesc). Il en tira une conception originale de la folie qu’il exposa dans Du hachisch et de l’aliénation mentale, ouvrage publié en 1845 qui assura sa renommée. Il y défendait « une théorie générale de l’aliénation mentale basée sur l’analogie entre état de rêve et folie et sur l’identité des folies naturelles et de la folie provoquée par le chanvre » (indien) [4].

Entre temps, et comme son maitre Esquirol, il menait une double carrière d’aliéniste étant : chef de service à Bicêtre en 1840 (puis à La Salpêtrière en 1861) tandis qu’il avait pris avec Jules Baillarger, un autre élève d’Esquirol, la direction en 1843 de la maison de santé d’Esquirol à Ivry (Louis-Victor Marcé s’adjoignit à eux en 1856). Son œuvre est dominée par deux ouvrages, celui sur le hachisch et un autre publié en 1859 intitulé La psychologie morbide [5] que nous commenterons brièvement.

II Jacques Joseph, promoteur de l’utilisation thérapeutique du hachisch.

Comme l’indique Michel Caire [6] l’idée de traiter la folie par le hachisch (et par d’autres produits capables également de la provoquer) repose sur deux principes : la substitution (inspiré par l’axiome de l’homéopathie simila similibus curantur) et la perturbation (provoquer une « crise » salutaire). Les résultats des essais entrepris par Moreau furent médiocres ou inexistants (et il en avait été de même avec le Datura, « l’herbe des fous » des Orientaux).

Après cet échec relatif Moreau eut à affronter ses premières critiques. Il en essuya d’autres dix ans plus tard quand, après avoir écrit son opuscule De l’identité de l’état de rêve et de la folie, il entreprit de défendre cette thèse devant l’Académie de Médecine (dont il ambitionnait de faire partie). Nous avons avec J-F Allilaire raconté [7] la joute historique qui l’opposa à l’académicien J-B Bousquet qui n’eut pas de mal à contester le cérébralisme exclusif de Moreau et qui termina sa démonstration par cette phrase assassine « Que l’auteur d’une pareille conception (l’identité) y croie, c’est son juste châtiment. »

III Jacques Joseph Moreau et l’utilisation récréative du hachisch. La création du Club des Hachichins.

Jacques Joseph Moreau de Tours
gravure Antoine Maurin, Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine

L’échec des essais du hachisch comme thérapeutique encouragea-t-il Jacques Joseph à chercher le succès auprès du public ? Certes, comme le signale Arveiller et comme le précise J-C Féray (article cité) il ne fut pas le premier à organiser des dégustations mais c’est lui qui, auréolé de son prestige du voyageur de retour d’Orient, conquit le Tout Paris des Arts et des Lettres en organisant des fantasias.

Portrait de Théophile Gautier
Auguste de Chatillon, huile sur toile, 1839, Musée Carnavalet, Paris

Les premières eurent lieu début 1843 et Théophile Gautier qui avait souhaité y participer, en donna un premier compte-rendu dans La Presse du 10 juillet 1843. Puis Gautier, en 1846, dans un article de La Revue des deux Mondes intitulé Le Club des Hachichins fit le récit célèbre d’une séance du club.

Son début mérite d’être reproduit : « Le docteur était debout près du buffet sur lequel se tenait un plateau chargé de petites soucoupes…un morceau de pâte ou confiture verdâtre gros à peu près comme le pouce était tiré par lui au moyen d’une spatule d’un vase de cristal, et posé à côté d’une cuillère de vermeil sur chaque soucoupe. La figure du docteur rayonnait d’enthousiasme ; ses yeux étincelaient, ses pommettes se pourpraient de rougeurs, les veines de ses tempes se dessinaient en saillie, ses narines dilatées aspiraient l’air avec force. – Ceci vous sera défalqué sur votre portion de paradis, me dit-il en me tendant la dose qui me revenait ». Puis Gautier décrit les effets du produit en commençant par rapporter ceux de leur cicérone (le docteur) « un déterminé mangeur de hachisch, (il) fut pris le premier en ayant absorbé une plus forte dose que nous ; il voyait des étoiles dans son assiette et le firmament au fond de la soupière ; puis il tourna le nez contre le mur, parlant tout seul, riant aux éclats » etc.`

Hôtel de Lauzun, 17 quai d’Anjou,
Île Saint-Louis, Paris 4e

Le Club des Hachichins se tenait à l’hôtel Pimodan ou hôtel de Lauzun, 17 quai d’Anjou, et réunissait comme le rapporte M. Caire, citant un compte rendu de l’époque, des personnages de distinction, des littérateurs, des savants et surtout des médecins. C’est le 22 décembre 1845 qu’eut lieu la fantasia à laquelle participèrent notamment Baudelaire, qui comme Théophile Gautier vivait à l’hôtel de Lauzun, et Honoré de Balzac. Ce dernier dans une lettre que Moreau cita dans Du Hachisch lui écrivit « qu’il y aurait une belle expérience à faire et à laquelle il a pensé depuis 20 ans : ce serait de refaire (à l’aide du hachisch) un cerveau à un crétin » !

Quant à Baudelaire, sa position à l’égard des Paradis artificiels fut on le sait très critique. Concernant le hachisch, et le comparant au vin, il l’avait condamné en ces termes : « Jamais un homme qui peut avec une cuillère de confitures se procurer instantanément tous les biens du ciel et de la terre, n’en acquerra la millième partie par le travail…le vin exalte la volonté, le hachisch l’annihile ». Réflexion pertinente d’un maitre en matière d’usage des toxiques qui peut être opposée aux partisans actuels de la légalisation du cannabis quand ils l’assimilent au vin.`

IV Les rapports entre le Génie et la folie selon Jacques Joseph Moreau de Tours.

Avec sa Psychologie morbide parue en 1859 Moreau de Tours allait frapper un nouveau coup et étonner ses contemporains. Certes, et comme le rappelle PH Brenot [8] la proximité Génie/folie était un lieu commun depuis l’Antiquité mais nul n’avait eu le projet d’y faire entrer l’élément pathologique à ce point et en s’appuyant exclusivement sur la science moderne née au 19e siècle et que Moreau appelle la psychologie morbide (la clinique psychiatrique de l’époque). Nul surtout n’avait eu l’idée de rapprocher le génie de l’idiotie !

Nous avons analysé par ailleurs l’ouvrage de Moreau [9] en montrant que pour Moreau, qui était un organiciste intransigeant et qui s’était converti à l’héréditarisme, la cause essentielle des maladies mentales, et de toutes les productions de l’esprit, était la transmission d’une tare ou d’une faculté éminente (l’une et l’autre étant liées) ou d’une prédisposition sous forme d’une diathèse.

Il illustrait sa pensée par le dessin d’un arbre dont les racines appelées état nerveux héréditaire idiosyncrasique. Du côté droit de l’arbre, les intelligences exceptionnelles occupaient la cime de l’arbre et l’ensemble imbécilité/idiotie les basses branches mais l’ensemble était nourri par la même sève De plus, il avait fait la constatation que certains idiots s’étaient caractérisés, avant de sombrer, par un développement intellectuel précoce et que de nombreux parents d’aliénés s’étaient distingués par leurs bizarreries, leurs facilités intellectuelles, leurs aptitudes pour les arts et il avait fait de cette hérédité une sorte d’aphorisme : Excentricité chez les parents, délire chez les enfants. C’est son fils Paul qui dans son œuvre Les Excentriques va approfondir cette idée.

Donizetti à la Maison de Santé Esquirol
Ivry, Theodoro Ghizzi, huile sur toile, 1839, Museo Donizettiano, Bergame

Moreau s’appuyait sur son expérience de clinicien et sur le cas particulier de certains des malades qu’il avait eu à soigner ou dont il avait eu connaissance, ainsi Gérard de Nerval dont l’expérience de la folie qu’il avait appelée l’épanchement du songe dans la vie réelle correspondait parfaitement, nous dit Moreau, à sa propre expérience d’utilisateur du hachisch. Il avait eu comme patient le célèbre compositeur Donizetti atteint d’une Paralysie Générale terminale (c’est-à-dire d’une démence d’origine syphilitique). Au travers de son cas, il défendit l’idée que la folie pouvait être le développement d’une prétendue constitution paralytique (on ne savait pas encore que la syphilis était l’agent de la maladie) et surtout il lança l’idée qu’avant l’effondrement terminal, une telle constitution conférait : « un merveilleux esprit d’invention, une facilité pour les travaux intellectuels et une hyperactivité peu ordinaire ». Il donna comme exemple le compositeur qu’il avait eu comme patient à Ivry mais sans rien dire des rocambolesques conditions de son hospitalisation. L’idée lancée par Moreau qu’une paralysie générale débutante pouvait être un facteur de créativité a eu une fortune considérable pendant plusieurs décennies dans le milieu littéraire. Nous avons montré avec P Bartolomeo que le maximum de la créativité de Donizetti se situait au moment de la période symptomatique de sa maladie et non pas avant.

Le livre de Moreau lui attira de nombreuses critiques dont l’une de ses propositions provocatrices le génie n’est qu’une névrose. Les Goncourt la rapportant dans leur Journal qualifièrent ainsi Jacques Joseph « Voilà un autre montreur d’abîme ! » Le livre de Moreau inspira à Cesare Lombroso L’homme de Génie, ouvrage-lui aussi très critiqué en son temps, mais les études actuelles sur le concept de créativité chez les artistes, les écrivains, les scientifiques avec l’effet favorable reconnu des troubles de l’humeur (voire d’une maladie bipolaire) s’inscrivent dans la voie qu’il avait ouverte.

Jacques Joseph Moreau de Tours était-il lui-même atteint d’une telle maladie et l’avait-il transmise à ses descendants ? Certains épisodes mal élucidés de sa biographie (la maladie qui le tint éloigné pendant de longs mois en 1864 de la Société Médico Psychologique dont il était le Président en exercice) et l’internement, découvert par J-C Féray, de l’un de ses petits-fils (André, fils de Paul), pourraient le faire penser.

Dr Jean-Pierre Luauté
Ancien Président de la Société Médico Psychologique

Juillet 2021
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[1Deux psychiatres espagnols Jose I Pérez Revuelta et Jose M Villagràn Moreno viennent de consacrer à sa vie et à son œuvre un double article dans la prestigieuse revue History of Psychiatry 2021

[2L’ascension d’une dynastie médicale, les Moreau de Tours. In Les Moreau de Tours dirigé par J-P Luauté Glyphe, Paris 2018 pp 141-162

[3Jacques Joseph Moreau, sa formation psychiatrique à Charenton avec Esquirol. In Les Moreau de Tours dirigé par J-P Luauté Glyphe, Paris 2018 p 33-52

[4Arveiller J. Le cannabis en France au 19e siècle : une histoire médicale. Evolution Psychiatrique 2013, 78, 3 : 451-484

[5Plus complètement : La psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l’histoire ou de l’influence des névropathies sur le dynamisme intellectuel Paris, Victor Masson

[6Jacques Joseph Moreau Du Hachisch et les débuts de la psychopharmacologie. In Les Moreau de Tours dirigé par J-P Luauté Glyphe, Paris 2018 pp 73-94

[7La fin de l’ouverture des corps. Obstacles et oppositions à l’organicisme et à la médicalisation de la folie au 19e siècle…et au-delà. In « Quand les aliénistes ouvraient les corps » dirigé par J-P Luauté Glyphe Paris 2020 pp 231-269

[8Le génie et la folie Paris, Odile Jacob 2007

[9Génie et folie dans La Psychologie morbide de Jacques Joseph Moreau et chez ses successeurs. In Les Moreau de Tours dirigé par J-P Luauté Glyphe, Paris 2018 p 107-126